Impressions d’automne

 

Catherine Cohen 30 novembre 2016 lu aux Lectures publiques à la Galerie, aux Grottes, à Genève.

 

Bien. C’est le matin avec une suite de Bach. Faire un feu, prendre un bain parfumé à l’eucalyptus. Ecouter le violoncelle d’Estelle. Mon chat approuve d’un miaow. La musique donne des envies de vie quand on aime. Emotions. Des souvenirs reviennent et se fixent. Un fix de mémoire. Tout est gravé en moi. Dopamine. Après l’heure de la promenade, autre bonheur c’est l’heure de retrouver Solveig. Notre heure.

 

Balade avec Solveig la brune et sa petite étoile. Dans les bois, sous la blondeur des feuilles, dans les rousseurs éparses, l’or du soleil, bois noir et vert sapin, Ophélie nous guide sur un bel alezan. Le sol gris anthracite switche sous les sabots du pur-sang. L’air est frais. Un petit pont de bois invite sur la gauche mais il est trop fin pour supporter notre poids. Ophélie chante, OOOO, sur deux notes. Une haute, une basse. Do la. Une tierce. L’appel qui calme les chevaux, toujours le même. Oui, j’ai essayé sur le piano pour voir. L’effet est magique, comme le cri de Manon des Sources pour appeler ses chèvres, ces trilles aiguës et sauvages ou encore les appels de mon père. Mon père appelait, en sifflant doucement avec un vibrato quand il ne nous voyait pas ma mère et moi. Par exemple, si on se changeait dans les vestiaires de la piscine et qu’il attendait dehors, on savait immédiatement que c’était lui. Ces appels oubliés me reviennent. Je n’en ai jamais entendu de pareil depuis. Le sifflet de mon père reste unique. Comme les animaux sont sensibles à la musicalité de la voix, nous aussi restons marqués par le son des voix amies. Nous reconnaissons immédiatement celles de nos enfants, de nos parents. Le rythme de caravane du pas de mon cheval me balance.

C’est le moment que choisit Ophélie pour me narrer l’accident d’une cavalière qui mit pied à terre pour traverser le pont et que son propre cheval avait piétinée ; le maladroit, dit-elle pour l’excuser, c’est rare, il avait eu peur. Elle me décrit les fractures du bassin, les intestins touchés. J’avale ma salive. Se souvenir de ne jamais passer ce pont à cheval. Oublier vite cette histoire. Penser plutôt à Solveig.

 

De loin, Solveig entend quelque chose. Son comportement change, elle est alertée. Ses oreilles me préviennent, je sens son dos ramassé sous la selle. Derrière moi la croupe noire de Soveig s’arrondit. Toutes les feuilles du bois frissonnent. Moi aussi, j’affute mes sens. Et j’entends d’abord doucement -mais je sais que le bruit va grandir et devenir insupportable- ce bruit strident qui fait mal aux dents. La machine, la scie qui grince, les échos des coupeurs de tronc à un autre endroit. Au loin, là où nous passons d’habitude j’aperçois deux hommes sciant un énorme fût. On les contourne à bonne distance. J’entrevois l’arbre majestueux s’abattant dans un grand bruit qui résonne à travers la futaie. Je regarde dans quelle direction il tombe, mais nous sommes hors de portée. La scie va-t-elle s’arrêter enfin ? Non, je vois le scieur passer sur la large souche ronde pour en égaliser la surface large comme une table de six personnes. Ça stridule. Nous sommes cernés, il nous faut descendre plus bas. Sinon les chevaux refuseront de passer.

C’est un chemin cavalier pourtant. Un panneau avec la silhouette d’un cheval noir sur fond blanc cerclé de rouge le balise. Nous avons la priorité. Notre civilisation a besoin de montrer qu’un animal peut fréquenter ce sentier. Les écureuils s’en moquent, eux. Les voitures sont comme une espèce dominante. Il faut leur signaler les voies pédestres et équestres et quémander le droit de passer à pied ou à dos d’animal. Piéton et cavalier sont devenus indésirables. Marcher où je veux.

 

« They change paradise for making parking’s lot » ils changent le paradis pour en faire des parkings.

Normalement les coupes de bois sont signalées à l’avance à la croisée des chemins de la forêt. Là, il n’y avait pas de cône orange. En approchant du bruit à pas comptés, au détour d’une courbe dans la futaie, on voit le signal du cône orange posé à terre juste devant l’équipe. Là où ça ne sert plus à rien. Je propose de faire demi-tour, mais Ophélie s’entête. Tout en disant à mi-voix que son cheval ne passerait pas, elle avance. Elle n’arrête pas de parler, sans que je sache à qui, à moi, aux ouvriers qui arrivent en vue, à son cheval ou à elle-même.

Paradoxe. C’est un défi, Ophélie cherche les limites de son cheval et peut-être de mon courage. D’accord, on verra bien, on avance. Les chevaux sont tendus comme des arcs. Je la suis avec curiosité, mais sur mes gardes. Je sais qu’il va se passer quelque chose, je veux juste rester sur le dos de Solveig et l’empêcher de m’embarquer. La patrouille que nous formons rencontre les regards des coupeurs de bois, ils sont noirs avec des casques orange. Soudain les chevaux ont peur, le cheval d’Ophélie fait un écart et demi-tour, il part au galop sur quelques dizaines de mètres au milieu des troncs et de la pente. Voilà c’est arrivé, comme prévu, Solveig veut le suivre. Ophélie a eu tort de me raconter l’histoire de l’accident, et si c’était prémonitoire. Et si je tombais parmi les troncs et les souches ? J’entends ce qui se passe, les sons du galop et la voix de Ophélie. Elle jure et menace. Moi, je sévis de la voix, des jambes et des rênes, je me cramponne, gardant ma jument sur place, face à la pente montante, de travers sur le chemin. Elle veut fuir. Cheval, animal de fuite. C’est évident. Solveig s’affole et bouge sous moi, mais je la connais, elle est franche et ne me désarçonne pas, elle essaie de partir pour nous sauver toutes les deux, elle veut rester avec son compagnon de promenade, reformer la troupe. Je la retiens et je lui parle. J’entends ma voix calme et ferme alors que mon cœur bat fort. Frémissant et piétinant sur place, Solveig veut suivre l’alezan pour ne pas être seule mais comme je le sais, j’arrive à anticiper en la gardant sur place, cramponnée aux rênes. Ophélie, toute blonde sur ce grand dos roux, reprend le contrôle du pur-sang au bout de quelques secondes. Son cheval dominé par sa cavalière, revient, nous voit. Ça l’aide à accepter. Le message de notre attitude est : pas de danger. Je n’ai pas eu peur, mon instinct de combat a pris le dessus automatiquement dans l’action. Mais ils ne passeront pas par le sentier en ayant peur comme ça. On ne réussira pas. Que faire ? Interrompre la promenade ?

 

On a dû maîtriser encore les chevaux ; enfin la mienne, ça allait mais celui d’Ophélie, très jeune et plein de fougue, était vraiment difficile. J’admire sa force mentale, elle si frêle. Puis les chevaux s’immobilisent ; alors au pas nous faisons demi-tour lentement pour rentrer, à mon grand soulagement. Mais on entend des cris. Ho ho ! Que se passe-t-il encore ? Les ouvriers nous rappellent, ils ont vu la peur des chevaux et quand on fait demi-tour ils nous rappellent, Ophélie et moi! Je lui dis de renoncer d’une voix faible mais elle n’entend pas. Ou n’en tient pas compte. Oh non. Elle revient vers eux : «  Mon cheval est un bébé, il a peur de tout ». C’est quand même immense, un hongre de six ans. Un bébé ? Ses cuisses musclées ont des fossettes de rondeur. Je veux dire celles du cheval. Elle parlemente longtemps avec les ouvriers. Ils insistent pour qu’on passe devant eux, sur leur chemin.

Ils ont éteint les scies cinglantes, puis la grosse machine au grondement sourd, le bruit a cessé mais ça n’a pas suffit, le cheval avait encore peur, alors vite ils ont enlevé la haute machine à moteur jaune sur roues, grande comme un homme et de la largeur du chemin ; la brouette et son contenu ont été balancés vite fait dans la pente boisée, les scies ont été posées en haut, bref ils ont tout démonté très vite. Leur énergie à nous faire la place nous amuse et nous étonne. On ne peut pas refuser le cadeau de ce passage. Sinon notre promenade est à l’eau. Eux-mêmes se cachent, debout dans le feuillage, casque ôté pour masquer l’orange, au garde à vous pour deux d’entre eux. C’est vrai que les animaux n’aiment pas les chapeaux colorés. Ils nous regardent pleins d’espoir, immobiles. Ils veulent tellement qu’on réussisse à passer, ils tiennent à ne pas empêcher la promenade des deux dames à cheval. Haie d’honneur africaine. Je n’ai jamais vu des ouvriers aussi gentils. Pour nous ce n’est qu’un loisir, eux travaillent dans les sous-bois. J’imagine tout le temps perdu et la fatigue aussi. Ils sont quatre noirs de taille différente, ils doivent venir de régions différentes, l’un très petit, fin et souriant, les autres de carrure imposante, deux au moins parlent français. Ils restent sérieux. Quand Solveig passe à côté du panneau au sol indiquant coupe de bois, j’attends une réaction mais rien. Elle est parfaite, elle marche comme si de rien n’était. La peur n’était qu’un mirage dissipé.

 

Nous saluons les hommes de la coupe de bois au passage « Merci, murmurons-nous, merci beaucoup ». Leur chef est posté à deux cent mètres de là, au bas d’un petit immeuble aux balcons de bois à l’orée de la forêt. C’est un vieux monsieur blanc, il s’occupe des réfugiés, en leur faisant couper du bois. Parce que donner du travail aux hommes, c’est les rendre humains. Nous le remercions aussi, il nous parle alors avec chaleur. Il leur avait demandé d’être attentionné avec les chevaux car sa femme monte aussi à cheval, et une fois il avait provoqué sa chute. Je pense que c’est grâce à ça qu’on a pu passer dans la forêt ce matin. Au moment où les chevaux marchent devant les coupeurs de bois, nous n’arrêtons pas de leur dire merci à chacun des quatre, conscientes de ce que nous leur devons. Et aussi au chef. Merci beaucoup ; cinq fois deux : dix fois ! au moins mais plus encore je crois. Et eux se rengorgent, fiers, devant nous, les femmes sur les chevaux.

 

Nous avons eu en commun le sens des animaux, de la forêt. Les animaux ont leur place dans la vie des hommes.

La balade peut continuer, la forêt est à nous, nous triomphons. Ophélie est contente car son cheval est passé tranquille. Dépassée, notre peur. Nous n’avons pas capitulé et nous avons réussi. Nous étions tous en accord et contents de nous tous. Dans forêt il y a forts.

 

En hommage à la forêt suisse ou équatoriale et aux 58% d’espèces d’animaux disparues récemment à cause de l’homme, aux réfugiés en Suisse, et à la Suisse qui les accueille comme aux chevaux qui nous accueillent sur leur dos. Etc.

 

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