En arrivant à Eveneg

En arrivant à Eveneg, Tica prit le temps de se détendre et de regarder autour d’elle. Elle se trouvait sur une hauteur , entourée d’arbres, c’était un des Anciens cimetières  de la Ville d’Eveneg. Consacré au Saint qui chevauchait un coursier et combattait un dragon dans la religion des chamanes d’Eveneg, ce lieu ne faisait pas peur, mais il était empreint de solennité. Elle avança encore parmi les tombes descellées dans la verdure, les monuments disposés au hasard. Certains au soleil, avaient été choisis, paraît-il par les défunts prévoyants eux-mêmes avant même leur décès. Ces gens se regroupaient par famille dans une « caveau » dans leur orgueil de voir leur corps empoisonner la Terre mère pour l’éternité. Heureusement que la civilisation de Ti était plus lucide. Dérisoire illusion de l’homme qui croit survivre dans un tombeau, mais se bat ainsi contre la mort et pour la culture. Sans la mort nous n’aurions pas d’art, pas de littérature, pensa Tica, à quoi bon la création de souvenirs si nous vivions pour toujours. La mort est un mal nécessaire se récita-t-elle.

Plus loin, au bout de la forêt, Ti découvrit à ses pieds un immense serpent. C’était une rivière au fond de la vallée, une rivière sale de boue ocre, de branchages arrachés et de feuilles hachées. Il y avait eu un orage de grêle quelques jours avant et cette rivière descendant de la montagne, avait emporté les restes des feuillages malmenés. Quel gâchis pensa-t-elle. On était en l’an 3000 et les forêts et la Terre mère, la Pachamama, étaient devenus sacrées depuis au moins cinq cents ans, depuis que l’espèce avait failli disparaître de la surface terrestre. La verdure était protégée, il fallait la sauvegarder, la moindre cueillette était codifiée. Comme les animaux. Il y avait eu une grande crise. Les hommes et les femmes d’avant étaient stupides comme des enfants. Non, pire que des enfants, car les enfants savent le vrai prix des petites choses. Les adultes d’Avant -on les appelait les Stupides, c’était le nom que la postérité avait attribué à cette époque maudite- jouaient avec la vie des pères Eléphants, les massacrant tout vifs pour leur arracher leurs défenses… une telle barbarie est-elle co-imaginable ? Ti en éternua de dégoût. Ils faisaient pareils avec les Pères rhinocéros… Ces Stupides, ils emballaient le moindre minuscule morceau de nourriture saine dans des sacs « p…plastuques », le vrai nom était « plastic » mais il était devenu tellement dégoûtant qu’on n’osait pas le prononcer, pire que le mot pute, les sacs qui avaient asphyxié les mers, les sols et les organismes vivants dont ils colmataient les intestins. Et les gonades dont leurs produits chimiques modifiaient le pouvoir reproducteur. Ces Stupides étaient fous car ils savaient tout le mal que faisaient les Pplastuqes.

En avançant dans ce bois de l’ Itâb, sa vue se déagagea et elle vit le lieu sauvage  but de son pélerinage : la Conjonction, la hiérogamie de la rivière Evra et du fleuve Enohr le majestueux, bleu comme le lapis lazuli. Et ses eaux sacrées lavaient la boue de l’Evra. Les deux cours s’unissaient et ressortaient plus larges.

Elle respira.

Quel matin. L’espèce humaine a failli disparaître il y a mille ans. Elle s’était consacrée en secret au fleuve Enohr depuis sa naissance. Née auprès de lui, elle avait remonté son cours pour découvrir sa source. Mais comme tous les fleuves, sa source est multiple. Tous les grands fleuves ont une origine obscure, le Lin, l’Enozama commencent par des deltas infimes. L’odeur de la terre mouillée et des branches lui fit venir une bénédiction aux lèvres. Eveneg, plaisir d’Eve, pensa Tica.

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