Le point de vue de l’arbre

La rosée et la pluie si douces

Abreuvent l’écorce et la mousse

Et le lichen qui s’émousse

Le babil de l’écureuil habile

Me tient compagnie

Il mange

Mes fruits en échange

Je suis l’arbre de la forêt

Que le vent fait chanter et que les hommes font Pleurer

Paysage d'hiver, arbres nus, ciel bleu, une maison de campagne, pris au vol avec le reflet de la vitre du train.
Paysage d’hiver vu du train

Beauté partagée

Le 15 décembre 1993 au Grand Théâtre passe La Flûte enchantée de Wolfgang Amadeus Mozart d’après un livret de Schikaneder, mise en scène de Jean Marie Stehlé. Le directeur de l’opéra de l’époque est Hugues Gall. C’est une très belle période artistique pour le Grand Théâtre. Alicia a son billet. Son opéra préféré, elle ne le raterait pour rien au monde. Ah ! L’opéra, elle aime bien Wagner, Puccini, Verdi mais Mozart c’est le top. Elle a réussi à avoir un abonnement par petite annonce dans le Journal de Genève. Elle est allée le chercher dans un charmant jardin d’une villa patricienne, celle des Sauser-Hall, de la famille de l’écrivain Blaise Cendrars. Ils lui ont laissé quelques années cet abonnement au nom des Sauser-Hall, au cas où ils auraient voulu le reprendre, on ne sait jamais, eux les riches Genevois et elle n’a pas osé réclamer de le prendre à son nom, mais bien sûr si ils le lui avaient repris, elle n’aurait rien dit. Elle est docile. Elle paye cash chaque année dans le jardin en juin pour toute la saison suivante à un bel homme, fils du neveu de Blaise Cendrars et s’en va en espérant que ça continue. Puis un jour, il l’a autorisée à mettre cet abonnement prestigieux à son nom à elle. Ainsi avait-elle côtoyé dans ses rêves la genèse de La Prose du transsibérien, ce génial poème, étudié au lycée, qui la faisait rêver d’Oulan Bator, de dromadaires arrêtés devant une petite gare en plein désert, et du jour où elle aussi prendrait le Transsibérien. Elle a frôlé la famille de celui qui a écrit ce chef-d’œuvre de liberté grâce à leur amour de l’opéra. Mais pourquoi, eux qui en ont les moyens, renoncent-ils à cet abonnement ? La vie est mal faite ! Il lui semble qu’elle a ainsi accès à la crème de la gentry genevoise et des cercles littéraires, elle, la Marseillaise. L’opéra, c’est son luxe. Elle gagne sa vie comme préceptrice de français. Ses horaires sont plus tranquilles que si elle était secrétaire mais la fatigue due aux trajets et aux adolescents à sa charge lui donne l’impression de toujours courir.

Ce jour de décembre, Alicia appelle Adélita de La Tour de Champel, grande famille d’industriels.
-Allo ? On va passer La Flûte enchantée à l’Opéra, tu peux me garder Julie et Max ?
-Quand ?
-Demain soir.
-Non, pas possible !
Adelita est occupée comme toujours, elle sort beaucoup déjà toute l’année alors en décembre, tu penses! Comment faire ?
Voilà que la soirée est passée, puis la nuit, puis la journée de travail et on est le grand jour. C’est la fin de l’après-midi.
Ça tourne à toute vitesse dans la petite tête d’Alicia. Laisser les enfants seuls ? Elle les met au lit ? Possible mais risqué, elle n’aime pas faire ça. Les emmener ? Elle n’a qu’un billet et ils sont trois. Trouver un billet ? Deux billets ? Mais il n’y en a plus ! En plus, si elle n’emmène pas ses enfants, il faudra payer une baby-sitter et c’est aussi cher. Elle aimerait tellement emmener ses enfants avec elle, et leur montrer ce chef-d’œuvre, leur montrer ce lieu magique qu’est le Grand Théâtre, ses coulisses qu’elle a visitées plusieurs fois avec des élèves. Elle aime le foyer, les fresques rococo, les angelots et les allégories de la musique, l’immense arbre de Noël. Elle connaît les moindres recoins de cette vénérable maison. Les différents bars au troisième étage, feutré, au foyer, au rez-de-chaussée et à l’entresol, où c’est bondé mais on peut boire de l’eau au lavabo sous l’œil outré des rombières.

Mais comment faire ? Le problème, c’est que justement pour ce soir-là, elle n’a pas de baby-sitter, et elle a ses deux enfants. Sa Julie sérieuse et bouclée, neuf ans et Marc, huit, brun et sage. Elle peut les emmener partout, au restaurant, en voiture. Elle a confiance en eux, mais enfin ce sont quand même des enfants. Et s’ils se mettaient à pleurer, s’ils avaient peur de la scène, s’ils s’ennuyaient, s’ils parlaient à voix haute, s’ils voulaient faire pipi au milieu ? La veille encore elle a appelé ses connaissances habituelles et même demandé à la voisine. Tout le monde est occupé. Et puis le vrai problème, c’est qu’elle n’a pas vraiment envie de trouver une baby-sitter ce soir-là. L’envie qui est tapie au fond d’elle et qu’elle n’ose pas se formuler, qu’elle essaie de faire taire car elle est dangereuse, cette envie risquée, pleine de désillusion potentielle, c’est de ne pas trouver de babysitter. Et d’aller quand même à l’opéra. Oui, elle ose à peine se le formuler. Aller à l’opéra et y emmener ses enfants. Mais il n’y a plus de billets de toute façon. En acheter au dernier moment sur le parvis du Grand Théâtre sous les statues de Terpsychore et de Melpomène ? C’est risqué mais ça peut se trouver. Sinon elle perd son billet, à elle. Et elle perd ses billes. Pour y aller avec ses deux enfants comment faire vu le prix du billet ! Y aller à trois c’est impossible. Elle travaille dur pour ses enfants. Pour payer le divorce aussi. La séparation vient juste d’être prononcée. Elle n’a pas de cash en ce moment. Mais ça ce n’est pas grave. Elle a le moral. Elle a des amies. Elle a ses enfants. Elle a envie d’entendre sa Flûte et de la leur transmettre. C’est un opéra qui parle d’épreuves du feu à surmonter, et de l’espoir, de comment on fait pour trouver l’amour et l’amitié.
Il est cinq heures. Le temps s’accélère. Faire diner les enfants à la cuisine, heureusement ils mangent seuls quand on leur fait des frites au four. Les habiller. Elle met la plus jolie robe, celle de velours bleu à Julie, au petit, sa chemise blanche. Elle se douche en cinq minutes, s’habille en trois et se maquille en deux, à toute vitesse, grisée par l’euphorie. Elle ne sait pas si cette soirée sera un fiasco ou un miracle. Mais elle doit tenter sa chance. Le cœur battant, souriant pour ne rien montrer aux enfants, elle les tient par la main en allant vers la voiture.
Elle fait le trajet pour arriver au Grand Théâtre comme dans un rêve, le parking de l’Université des Bastions est ouvert comme tous les soirs de représentations pour les gens qui vont au spectacle. Elle jette sa voiture sur une place et arrive devant le Grand Théâtre en tirant les enfants. C’est la foule des grands soirs sur les marches, elle cherche des billets mais il n’y en a pas. Tant pis.
Son billet à elle est à l’amphithéâtre. Elle a échangé l’abonnement cher pour un moins cher. La foule se presse pour entrer. Ses enfants sont muets, intimidés. Impressionnés, ils regardent de tous leurs yeux. Elle est investie d’une mission sacrée. Franchir les colonnes du temple avec ses enfants. « In diesen heiligen Hallen… » chante Sarastro dans sa tête.
Elle se sent invincible et fragile. Voilà que la queue des gens la pousse devant le monsieur qui contrôle l’entrée, un jeune, tant mieux il sera plus tendre ; elle montre son billet et le regarde droit dans les yeux en se redressant. Peut-être ne verra-t-il pas les enfants ? Elle l’hypnotise tel Kââ dans le Livre de la Jungle hypnotise Mowgli.
Naïveté incommensurable de mère.

  • Oui Madame, et les enfants ?
  • Ils n’ont pas de billets mais ils sont tout petits, je les assiérai sur les marches, je suis abonnée et je suis juste à côté des escaliers, sur un strapontin.
    Sa fille qui a neuf ans quand même et comprend tout, la regarde, ébahie. Maman essaie de les faire entrer sans billet au Grand Théâtre.
  • Non Madame, désolé mais ce n’est pas possible. On n’a pas le droit pour laisser le passage. Veuillez…
  • Mais je n’ai pas trouvé de billet, et je n’ai pas de baby-sitter, je ne peux pas les laisser. (Et je n’aurais pas pu payer non plus, d’ailleurs, pense-t-elle.) Allez s’il vous plait.
    Le désarroi la gagne. Elle le supplie en sentant son cœur se serrer, sa sueur devenir froide sur son front. Elle risque de se faire expulser devant tout le monde, de perdre son honneur, qu’elle a été bête d’entrainer ses enfants dans cette tentative sans chance de succès. Elle a pris ses désirs pour des réalités. Mais elle ne peut pas se résoudre à renoncer, les gens s’énervent poliment – on est entre gens bien.
  • S’il vous plait, je vous promets qu’ils ne dérangeront pas.
    Derrière elle, les gens poussent et protestent fort mécontents d’attendre. Le ton monte brusquement. Le jeune homme est débordé, il regarde ailleurs, et cède en murmurant.
  • C’est bon. Allez-y. Et en se tournant vers les autres personnes, il fait mine de n’avoir rien vu.
    « Triumph !Triumph Triumph ! » chantent les suivantes de la Reine de la Nuit.
    Vite ! Ils passent, les trois. Le cœur toujours en mode batterie de jazz, elle avance en tenant fermement les deux petites mains. Elle a du mal à y croire. Il y a encore des contrôles, des hôtesses devant chaque entrée. Il y aura de la place pour eux sur les marches ? Peut-être un autre strapontin ? Elle leur serine encore qu’ils doivent bien se tenir. Ils babillent gaiment, ressentant la joie qui gagne le cœur de leur mère. Le trio arrive devant les portes de la salle après avoir monté tous les escaliers. La stratégie de montrer juste un billet fonctionne avec la jeune ouvreuse qui tient des programmes en main car le public se bouscule, tout le monde veut passer et les petits se faufilent entre les gens. Tout en haut c’est impressionnant. Le vide est vertigineux, la scène en bas toute petite. Un peu honteuse mais bravant les regards des gens interloqués, Alicia assied ses enfants sur les marches recouvertes de moquette rouge. Ça leur fait de petites chaises bien proportionnées, comme si c’était normal.
    -Voilà, mettez vous là et laissez passer les gens, il faut un espace. Je suis juste à côté.
    Elle ouvre son strapontin. Il n’y a pas une place de libre autour. Les gens regardent cette mère qui ose asseoir ainsi ses petits sur les escaliers du Grand Théâtre. Mais les escaliers, c’est la meilleure place, et vous savez pourquoi : parce qu’on voit très bien, il n’y a personne devant, la vue est dégagée. Et la féérie commence. Les enfants sont sous le charme. Alicia doit se prouver un moment qu’elle ne rêve pas. Ça y est, j’ai réussi ! Elle est sous tension. Les petits sont fascinés par la musique et la mise en scène, les animaux en tissu, le perroquet, le lion, la girafe qui incline son cou vers Papageno. Elle est émerveillée de partager cette beauté avec ces enfants qui l’ont si bien ressentie, les spectateurs, les chanteurs, les musiciens et l’Ouvreur de portes, elle lui met une majuscule à celui-là. L’opéra se partage, comme tout art et tout amour.
    A l’entracte, elle leur montre la porte dérobée qui mène au foyer. On sort d’une cage d’escalier sombre et on débouche sur la lumière. Magique ! Les enfants regardent le plafond, les ors, les peintures. Ils se partagent un jus de pomme à trois. Puis ils reviennent dans la salle pour la fin de l’opéra. A chaque fois qu’il faut passer un contrôle Alicia tremble. Est-ce que la catastrophe est pour maintenant ? On va les refouler. Cette soirée magnifique va s’achever par… Mais non. Et après ? Après ils sont rentrés. Les enfants n’ont jamais oublié ce moment magique. Cette histoire est dérisoire, insignifiante. Irréaliste. Elle est vraie. Elle est la force du désir. Quand on n’a pas de cash, qu’on connait le but, on court des risques pour obtenir ce qu’on veut quand même.

J’ai vu une photo aujourd’hui, celle d’une mère qui a quitté le Salvador avec deux filles de cinq ans et un teeshirt de la reine des Neiges pour essayer d’entrer aux Etats Unis. Elles ont été chassées par la violence des armes de l’armée américaine sur le territoire mexicain. Elles courent toutes les trois pour leur vie, une jeune mère et deux fillettes de cinq ans alors qu’elles ont quitté une situation violente pour chercher la sécurité. Le droit de demander asile existe. Pourquoi le leur refuse-t-on et de cette façon ? J’espère que le risque pris sera payant pour elles. Ces jours prochains, elles essaieront encore et peut-être trouveront-elles aussi l’entrée, un Ouvreur de portes, le strapontin et les marches qu’elles recherchent, si elles sont déterminées, si leur désir est aussi fort que je le crois. C’est ce que je leur souhaite…