Le point de vue de l’arbre

La rosée et la pluie si douces

Abreuvent l’écorce et la mousse

Et le lichen qui s’émousse

Le babil de l’écureuil habile

Me tient compagnie

Il mange

Mes fruits en échange

Je suis l’arbre de la forêt

Que le vent fait chanter et que les hommes font Pleurer

Paysage d'hiver, arbres nus, ciel bleu, une maison de campagne, pris au vol avec le reflet de la vitre du train.
Paysage d’hiver vu du train

Beauté partagée

Le 15 décembre 1993 au Grand Théâtre passe La Flûte enchantée de Wolfgang Amadeus Mozart d’après un livret de Schikaneder, mise en scène de Jean Marie Stehlé. Le directeur de l’opéra de l’époque est Hugues Gall. C’est une très belle période artistique pour le Grand Théâtre. Alicia a son billet. Son opéra préféré, elle ne le raterait pour rien au monde. Ah ! L’opéra, elle aime bien Wagner, Puccini, Verdi mais Mozart c’est le top. Elle a réussi à avoir un abonnement par petite annonce dans le Journal de Genève. Elle est allée le chercher dans un charmant jardin d’une villa patricienne, celle des Sauser-Hall, de la famille de l’écrivain Blaise Cendrars. Ils lui ont laissé quelques années cet abonnement au nom des Sauser-Hall, au cas où ils auraient voulu le reprendre, on ne sait jamais, eux les riches Genevois et elle n’a pas osé réclamer de le prendre à son nom, mais bien sûr si ils le lui avaient repris, elle n’aurait rien dit. Elle est docile. Elle paye cash chaque année dans le jardin en juin pour toute la saison suivante à un bel homme, fils du neveu de Blaise Cendrars et s’en va en espérant que ça continue. Puis un jour, il l’a autorisée à mettre cet abonnement prestigieux à son nom à elle. Ainsi avait-elle côtoyé dans ses rêves la genèse de La Prose du transsibérien, ce génial poème, étudié au lycée, qui la faisait rêver d’Oulan Bator, de dromadaires arrêtés devant une petite gare en plein désert, et du jour où elle aussi prendrait le Transsibérien. Elle a frôlé la famille de celui qui a écrit ce chef-d’œuvre de liberté grâce à leur amour de l’opéra. Mais pourquoi, eux qui en ont les moyens, renoncent-ils à cet abonnement ? La vie est mal faite ! Il lui semble qu’elle a ainsi accès à la crème de la gentry genevoise et des cercles littéraires, elle, la Marseillaise. L’opéra, c’est son luxe. Elle gagne sa vie comme préceptrice de français. Ses horaires sont plus tranquilles que si elle était secrétaire mais la fatigue due aux trajets et aux adolescents à sa charge lui donne l’impression de toujours courir.

Ce jour de décembre, Alicia appelle Adélita de La Tour de Champel, grande famille d’industriels.
-Allo ? On va passer La Flûte enchantée à l’Opéra, tu peux me garder Julie et Max ?
-Quand ?
-Demain soir.
-Non, pas possible !
Adelita est occupée comme toujours, elle sort beaucoup déjà toute l’année alors en décembre, tu penses! Comment faire ?
Voilà que la soirée est passée, puis la nuit, puis la journée de travail et on est le grand jour. C’est la fin de l’après-midi.
Ça tourne à toute vitesse dans la petite tête d’Alicia. Laisser les enfants seuls ? Elle les met au lit ? Possible mais risqué, elle n’aime pas faire ça. Les emmener ? Elle n’a qu’un billet et ils sont trois. Trouver un billet ? Deux billets ? Mais il n’y en a plus ! En plus, si elle n’emmène pas ses enfants, il faudra payer une baby-sitter et c’est aussi cher. Elle aimerait tellement emmener ses enfants avec elle, et leur montrer ce chef-d’œuvre, leur montrer ce lieu magique qu’est le Grand Théâtre, ses coulisses qu’elle a visitées plusieurs fois avec des élèves. Elle aime le foyer, les fresques rococo, les angelots et les allégories de la musique, l’immense arbre de Noël. Elle connaît les moindres recoins de cette vénérable maison. Les différents bars au troisième étage, feutré, au foyer, au rez-de-chaussée et à l’entresol, où c’est bondé mais on peut boire de l’eau au lavabo sous l’œil outré des rombières.

Mais comment faire ? Le problème, c’est que justement pour ce soir-là, elle n’a pas de baby-sitter, et elle a ses deux enfants. Sa Julie sérieuse et bouclée, neuf ans et Marc, huit, brun et sage. Elle peut les emmener partout, au restaurant, en voiture. Elle a confiance en eux, mais enfin ce sont quand même des enfants. Et s’ils se mettaient à pleurer, s’ils avaient peur de la scène, s’ils s’ennuyaient, s’ils parlaient à voix haute, s’ils voulaient faire pipi au milieu ? La veille encore elle a appelé ses connaissances habituelles et même demandé à la voisine. Tout le monde est occupé. Et puis le vrai problème, c’est qu’elle n’a pas vraiment envie de trouver une baby-sitter ce soir-là. L’envie qui est tapie au fond d’elle et qu’elle n’ose pas se formuler, qu’elle essaie de faire taire car elle est dangereuse, cette envie risquée, pleine de désillusion potentielle, c’est de ne pas trouver de babysitter. Et d’aller quand même à l’opéra. Oui, elle ose à peine se le formuler. Aller à l’opéra et y emmener ses enfants. Mais il n’y a plus de billets de toute façon. En acheter au dernier moment sur le parvis du Grand Théâtre sous les statues de Terpsychore et de Melpomène ? C’est risqué mais ça peut se trouver. Sinon elle perd son billet, à elle. Et elle perd ses billes. Pour y aller avec ses deux enfants comment faire vu le prix du billet ! Y aller à trois c’est impossible. Elle travaille dur pour ses enfants. Pour payer le divorce aussi. La séparation vient juste d’être prononcée. Elle n’a pas de cash en ce moment. Mais ça ce n’est pas grave. Elle a le moral. Elle a des amies. Elle a ses enfants. Elle a envie d’entendre sa Flûte et de la leur transmettre. C’est un opéra qui parle d’épreuves du feu à surmonter, et de l’espoir, de comment on fait pour trouver l’amour et l’amitié.
Il est cinq heures. Le temps s’accélère. Faire diner les enfants à la cuisine, heureusement ils mangent seuls quand on leur fait des frites au four. Les habiller. Elle met la plus jolie robe, celle de velours bleu à Julie, au petit, sa chemise blanche. Elle se douche en cinq minutes, s’habille en trois et se maquille en deux, à toute vitesse, grisée par l’euphorie. Elle ne sait pas si cette soirée sera un fiasco ou un miracle. Mais elle doit tenter sa chance. Le cœur battant, souriant pour ne rien montrer aux enfants, elle les tient par la main en allant vers la voiture.
Elle fait le trajet pour arriver au Grand Théâtre comme dans un rêve, le parking de l’Université des Bastions est ouvert comme tous les soirs de représentations pour les gens qui vont au spectacle. Elle jette sa voiture sur une place et arrive devant le Grand Théâtre en tirant les enfants. C’est la foule des grands soirs sur les marches, elle cherche des billets mais il n’y en a pas. Tant pis.
Son billet à elle est à l’amphithéâtre. Elle a échangé l’abonnement cher pour un moins cher. La foule se presse pour entrer. Ses enfants sont muets, intimidés. Impressionnés, ils regardent de tous leurs yeux. Elle est investie d’une mission sacrée. Franchir les colonnes du temple avec ses enfants. « In diesen heiligen Hallen… » chante Sarastro dans sa tête.
Elle se sent invincible et fragile. Voilà que la queue des gens la pousse devant le monsieur qui contrôle l’entrée, un jeune, tant mieux il sera plus tendre ; elle montre son billet et le regarde droit dans les yeux en se redressant. Peut-être ne verra-t-il pas les enfants ? Elle l’hypnotise tel Kââ dans le Livre de la Jungle hypnotise Mowgli.
Naïveté incommensurable de mère.

  • Oui Madame, et les enfants ?
  • Ils n’ont pas de billets mais ils sont tout petits, je les assiérai sur les marches, je suis abonnée et je suis juste à côté des escaliers, sur un strapontin.
    Sa fille qui a neuf ans quand même et comprend tout, la regarde, ébahie. Maman essaie de les faire entrer sans billet au Grand Théâtre.
  • Non Madame, désolé mais ce n’est pas possible. On n’a pas le droit pour laisser le passage. Veuillez…
  • Mais je n’ai pas trouvé de billet, et je n’ai pas de baby-sitter, je ne peux pas les laisser. (Et je n’aurais pas pu payer non plus, d’ailleurs, pense-t-elle.) Allez s’il vous plait.
    Le désarroi la gagne. Elle le supplie en sentant son cœur se serrer, sa sueur devenir froide sur son front. Elle risque de se faire expulser devant tout le monde, de perdre son honneur, qu’elle a été bête d’entrainer ses enfants dans cette tentative sans chance de succès. Elle a pris ses désirs pour des réalités. Mais elle ne peut pas se résoudre à renoncer, les gens s’énervent poliment – on est entre gens bien.
  • S’il vous plait, je vous promets qu’ils ne dérangeront pas.
    Derrière elle, les gens poussent et protestent fort mécontents d’attendre. Le ton monte brusquement. Le jeune homme est débordé, il regarde ailleurs, et cède en murmurant.
  • C’est bon. Allez-y. Et en se tournant vers les autres personnes, il fait mine de n’avoir rien vu.
    « Triumph !Triumph Triumph ! » chantent les suivantes de la Reine de la Nuit.
    Vite ! Ils passent, les trois. Le cœur toujours en mode batterie de jazz, elle avance en tenant fermement les deux petites mains. Elle a du mal à y croire. Il y a encore des contrôles, des hôtesses devant chaque entrée. Il y aura de la place pour eux sur les marches ? Peut-être un autre strapontin ? Elle leur serine encore qu’ils doivent bien se tenir. Ils babillent gaiment, ressentant la joie qui gagne le cœur de leur mère. Le trio arrive devant les portes de la salle après avoir monté tous les escaliers. La stratégie de montrer juste un billet fonctionne avec la jeune ouvreuse qui tient des programmes en main car le public se bouscule, tout le monde veut passer et les petits se faufilent entre les gens. Tout en haut c’est impressionnant. Le vide est vertigineux, la scène en bas toute petite. Un peu honteuse mais bravant les regards des gens interloqués, Alicia assied ses enfants sur les marches recouvertes de moquette rouge. Ça leur fait de petites chaises bien proportionnées, comme si c’était normal.
    -Voilà, mettez vous là et laissez passer les gens, il faut un espace. Je suis juste à côté.
    Elle ouvre son strapontin. Il n’y a pas une place de libre autour. Les gens regardent cette mère qui ose asseoir ainsi ses petits sur les escaliers du Grand Théâtre. Mais les escaliers, c’est la meilleure place, et vous savez pourquoi : parce qu’on voit très bien, il n’y a personne devant, la vue est dégagée. Et la féérie commence. Les enfants sont sous le charme. Alicia doit se prouver un moment qu’elle ne rêve pas. Ça y est, j’ai réussi ! Elle est sous tension. Les petits sont fascinés par la musique et la mise en scène, les animaux en tissu, le perroquet, le lion, la girafe qui incline son cou vers Papageno. Elle est émerveillée de partager cette beauté avec ces enfants qui l’ont si bien ressentie, les spectateurs, les chanteurs, les musiciens et l’Ouvreur de portes, elle lui met une majuscule à celui-là. L’opéra se partage, comme tout art et tout amour.
    A l’entracte, elle leur montre la porte dérobée qui mène au foyer. On sort d’une cage d’escalier sombre et on débouche sur la lumière. Magique ! Les enfants regardent le plafond, les ors, les peintures. Ils se partagent un jus de pomme à trois. Puis ils reviennent dans la salle pour la fin de l’opéra. A chaque fois qu’il faut passer un contrôle Alicia tremble. Est-ce que la catastrophe est pour maintenant ? On va les refouler. Cette soirée magnifique va s’achever par… Mais non. Et après ? Après ils sont rentrés. Les enfants n’ont jamais oublié ce moment magique. Cette histoire est dérisoire, insignifiante. Irréaliste. Elle est vraie. Elle est la force du désir. Quand on n’a pas de cash, qu’on connait le but, on court des risques pour obtenir ce qu’on veut quand même.

J’ai vu une photo aujourd’hui, celle d’une mère qui a quitté le Salvador avec deux filles de cinq ans et un teeshirt de la reine des Neiges pour essayer d’entrer aux Etats Unis. Elles ont été chassées par la violence des armes de l’armée américaine sur le territoire mexicain. Elles courent toutes les trois pour leur vie, une jeune mère et deux fillettes de cinq ans alors qu’elles ont quitté une situation violente pour chercher la sécurité. Le droit de demander asile existe. Pourquoi le leur refuse-t-on et de cette façon ? J’espère que le risque pris sera payant pour elles. Ces jours prochains, elles essaieront encore et peut-être trouveront-elles aussi l’entrée, un Ouvreur de portes, le strapontin et les marches qu’elles recherchent, si elles sont déterminées, si leur désir est aussi fort que je le crois. C’est ce que je leur souhaite…

Sur la trace de mes ancêtres

Je n’aurais jamais cru m’y intéresser un jour. Mais voilà qu’on m’a demandé de faire un arbre généalogique. D’abord j’ai résisté, ça me paraissait fastidieux. Puis plusieurs personnes me l’ont demandé. Bien que ça ne m’intéressait pas, je m’y suis mise. Et je découvre que c’est passionnant. Pas l’arbre conventionnel qui descend à mes enfants, celui-là je le connais bien! mais celui qui remonte à mes arrières grands-parents et au-delà dans l’inconnu. Je découvre une famille nombreuse fauchée par les guerres, déplacée au gré de l’histoire, mais toujours résistante, humaine et aimant la vie. Des vies et des personnages truculents ou sérieux, venant de pays européens variés. Mon arbre sera au début de mon prochain livre. En avez-vous fait un vous aussi? et lequel? Etes-vous allés sur la trace de vos ancêtres? Essayez et racontez-nous!

Le jour fendille

« Le jour fendille »

 

Je marche dans le brouillard

Au flanc de la montagne.

Epuisée, je m’arrête

.

Ce matin, fui le bagne,

J’ai faim, je sens que je pars.

Au fond de ma poche

 

Une clémentine.

Je l’épluche, la pulpe

Colle à la peau.

 

Nerveusement,

Je mors dedans

Pour n’en rien perdre.

 

Le jour fendille

Le nuage s’écarte

La lumière inonde la campagne

 

Comme une carte.

Je suis sous l’arbre de vie

Sauvée par l’étoile qui luit.

 

Minuit sept après la journée des droits des femmes

Aujourd’hui s’est déroulé la journée des droits des femmes. Et maintenant, qu’est-ce qui a changé? Une autre journée l’année prochaine, comme la journée des amis, celle des grands-mères, celle des baleines ou de la francophonie. Une journée pour exister en tant que femme. Prendre toute sa place.

Une femme a le devoir de réagir face au mépris, aux injustices. Mais qu’y faire? Et surtout comment le faire? Réagir sans se poser en victime. Les droits des femmes sont si souvent bafoués. Un découragement  me saisit en voyant l’ampleur de la tâche. Mais non, on peut faire quelque chose : ici, mets ton commentaire, témoigne!

Que ferons-nous les 364 journées restantes! Défendons les droits des femmes chaque jour comme si c’était lui le vrai. Merci,

Une femme

Impressions d’automne

 

Catherine Cohen 30 novembre 2016 lu aux Lectures publiques à la Galerie, aux Grottes, à Genève.

 

Bien. C’est le matin avec une suite de Bach. Faire un feu, prendre un bain parfumé à l’eucalyptus. Ecouter le violoncelle d’Estelle. Mon chat approuve d’un miaow. La musique donne des envies de vie quand on aime. Emotions. Des souvenirs reviennent et se fixent. Un fix de mémoire. Tout est gravé en moi. Dopamine. Après l’heure de la promenade, autre bonheur c’est l’heure de retrouver Solveig. Notre heure.

 

Balade avec Solveig la brune et sa petite étoile. Dans les bois, sous la blondeur des feuilles, dans les rousseurs éparses, l’or du soleil, bois noir et vert sapin, Ophélie nous guide sur un bel alezan. Le sol gris anthracite switche sous les sabots du pur-sang. L’air est frais. Un petit pont de bois invite sur la gauche mais il est trop fin pour supporter notre poids. Ophélie chante, OOOO, sur deux notes. Une haute, une basse. Do la. Une tierce. L’appel qui calme les chevaux, toujours le même. Oui, j’ai essayé sur le piano pour voir. L’effet est magique, comme le cri de Manon des Sources pour appeler ses chèvres, ces trilles aiguës et sauvages ou encore les appels de mon père. Mon père appelait, en sifflant doucement avec un vibrato quand il ne nous voyait pas ma mère et moi. Par exemple, si on se changeait dans les vestiaires de la piscine et qu’il attendait dehors, on savait immédiatement que c’était lui. Ces appels oubliés me reviennent. Je n’en ai jamais entendu de pareil depuis. Le sifflet de mon père reste unique. Comme les animaux sont sensibles à la musicalité de la voix, nous aussi restons marqués par le son des voix amies. Nous reconnaissons immédiatement celles de nos enfants, de nos parents. Le rythme de caravane du pas de mon cheval me balance.

C’est le moment que choisit Ophélie pour me narrer l’accident d’une cavalière qui mit pied à terre pour traverser le pont et que son propre cheval avait piétinée ; le maladroit, dit-elle pour l’excuser, c’est rare, il avait eu peur. Elle me décrit les fractures du bassin, les intestins touchés. J’avale ma salive. Se souvenir de ne jamais passer ce pont à cheval. Oublier vite cette histoire. Penser plutôt à Solveig.

 

De loin, Solveig entend quelque chose. Son comportement change, elle est alertée. Ses oreilles me préviennent, je sens son dos ramassé sous la selle. Derrière moi la croupe noire de Soveig s’arrondit. Toutes les feuilles du bois frissonnent. Moi aussi, j’affute mes sens. Et j’entends d’abord doucement -mais je sais que le bruit va grandir et devenir insupportable- ce bruit strident qui fait mal aux dents. La machine, la scie qui grince, les échos des coupeurs de tronc à un autre endroit. Au loin, là où nous passons d’habitude j’aperçois deux hommes sciant un énorme fût. On les contourne à bonne distance. J’entrevois l’arbre majestueux s’abattant dans un grand bruit qui résonne à travers la futaie. Je regarde dans quelle direction il tombe, mais nous sommes hors de portée. La scie va-t-elle s’arrêter enfin ? Non, je vois le scieur passer sur la large souche ronde pour en égaliser la surface large comme une table de six personnes. Ça stridule. Nous sommes cernés, il nous faut descendre plus bas. Sinon les chevaux refuseront de passer.

C’est un chemin cavalier pourtant. Un panneau avec la silhouette d’un cheval noir sur fond blanc cerclé de rouge le balise. Nous avons la priorité. Notre civilisation a besoin de montrer qu’un animal peut fréquenter ce sentier. Les écureuils s’en moquent, eux. Les voitures sont comme une espèce dominante. Il faut leur signaler les voies pédestres et équestres et quémander le droit de passer à pied ou à dos d’animal. Piéton et cavalier sont devenus indésirables. Marcher où je veux.

 

« They change paradise for making parking’s lot » ils changent le paradis pour en faire des parkings.

Normalement les coupes de bois sont signalées à l’avance à la croisée des chemins de la forêt. Là, il n’y avait pas de cône orange. En approchant du bruit à pas comptés, au détour d’une courbe dans la futaie, on voit le signal du cône orange posé à terre juste devant l’équipe. Là où ça ne sert plus à rien. Je propose de faire demi-tour, mais Ophélie s’entête. Tout en disant à mi-voix que son cheval ne passerait pas, elle avance. Elle n’arrête pas de parler, sans que je sache à qui, à moi, aux ouvriers qui arrivent en vue, à son cheval ou à elle-même.

Paradoxe. C’est un défi, Ophélie cherche les limites de son cheval et peut-être de mon courage. D’accord, on verra bien, on avance. Les chevaux sont tendus comme des arcs. Je la suis avec curiosité, mais sur mes gardes. Je sais qu’il va se passer quelque chose, je veux juste rester sur le dos de Solveig et l’empêcher de m’embarquer. La patrouille que nous formons rencontre les regards des coupeurs de bois, ils sont noirs avec des casques orange. Soudain les chevaux ont peur, le cheval d’Ophélie fait un écart et demi-tour, il part au galop sur quelques dizaines de mètres au milieu des troncs et de la pente. Voilà c’est arrivé, comme prévu, Solveig veut le suivre. Ophélie a eu tort de me raconter l’histoire de l’accident, et si c’était prémonitoire. Et si je tombais parmi les troncs et les souches ? J’entends ce qui se passe, les sons du galop et la voix de Ophélie. Elle jure et menace. Moi, je sévis de la voix, des jambes et des rênes, je me cramponne, gardant ma jument sur place, face à la pente montante, de travers sur le chemin. Elle veut fuir. Cheval, animal de fuite. C’est évident. Solveig s’affole et bouge sous moi, mais je la connais, elle est franche et ne me désarçonne pas, elle essaie de partir pour nous sauver toutes les deux, elle veut rester avec son compagnon de promenade, reformer la troupe. Je la retiens et je lui parle. J’entends ma voix calme et ferme alors que mon cœur bat fort. Frémissant et piétinant sur place, Solveig veut suivre l’alezan pour ne pas être seule mais comme je le sais, j’arrive à anticiper en la gardant sur place, cramponnée aux rênes. Ophélie, toute blonde sur ce grand dos roux, reprend le contrôle du pur-sang au bout de quelques secondes. Son cheval dominé par sa cavalière, revient, nous voit. Ça l’aide à accepter. Le message de notre attitude est : pas de danger. Je n’ai pas eu peur, mon instinct de combat a pris le dessus automatiquement dans l’action. Mais ils ne passeront pas par le sentier en ayant peur comme ça. On ne réussira pas. Que faire ? Interrompre la promenade ?

 

On a dû maîtriser encore les chevaux ; enfin la mienne, ça allait mais celui d’Ophélie, très jeune et plein de fougue, était vraiment difficile. J’admire sa force mentale, elle si frêle. Puis les chevaux s’immobilisent ; alors au pas nous faisons demi-tour lentement pour rentrer, à mon grand soulagement. Mais on entend des cris. Ho ho ! Que se passe-t-il encore ? Les ouvriers nous rappellent, ils ont vu la peur des chevaux et quand on fait demi-tour ils nous rappellent, Ophélie et moi! Je lui dis de renoncer d’une voix faible mais elle n’entend pas. Ou n’en tient pas compte. Oh non. Elle revient vers eux : «  Mon cheval est un bébé, il a peur de tout ». C’est quand même immense, un hongre de six ans. Un bébé ? Ses cuisses musclées ont des fossettes de rondeur. Je veux dire celles du cheval. Elle parlemente longtemps avec les ouvriers. Ils insistent pour qu’on passe devant eux, sur leur chemin.

Ils ont éteint les scies cinglantes, puis la grosse machine au grondement sourd, le bruit a cessé mais ça n’a pas suffit, le cheval avait encore peur, alors vite ils ont enlevé la haute machine à moteur jaune sur roues, grande comme un homme et de la largeur du chemin ; la brouette et son contenu ont été balancés vite fait dans la pente boisée, les scies ont été posées en haut, bref ils ont tout démonté très vite. Leur énergie à nous faire la place nous amuse et nous étonne. On ne peut pas refuser le cadeau de ce passage. Sinon notre promenade est à l’eau. Eux-mêmes se cachent, debout dans le feuillage, casque ôté pour masquer l’orange, au garde à vous pour deux d’entre eux. C’est vrai que les animaux n’aiment pas les chapeaux colorés. Ils nous regardent pleins d’espoir, immobiles. Ils veulent tellement qu’on réussisse à passer, ils tiennent à ne pas empêcher la promenade des deux dames à cheval. Haie d’honneur africaine. Je n’ai jamais vu des ouvriers aussi gentils. Pour nous ce n’est qu’un loisir, eux travaillent dans les sous-bois. J’imagine tout le temps perdu et la fatigue aussi. Ils sont quatre noirs de taille différente, ils doivent venir de régions différentes, l’un très petit, fin et souriant, les autres de carrure imposante, deux au moins parlent français. Ils restent sérieux. Quand Solveig passe à côté du panneau au sol indiquant coupe de bois, j’attends une réaction mais rien. Elle est parfaite, elle marche comme si de rien n’était. La peur n’était qu’un mirage dissipé.

 

Nous saluons les hommes de la coupe de bois au passage « Merci, murmurons-nous, merci beaucoup ». Leur chef est posté à deux cent mètres de là, au bas d’un petit immeuble aux balcons de bois à l’orée de la forêt. C’est un vieux monsieur blanc, il s’occupe des réfugiés, en leur faisant couper du bois. Parce que donner du travail aux hommes, c’est les rendre humains. Nous le remercions aussi, il nous parle alors avec chaleur. Il leur avait demandé d’être attentionné avec les chevaux car sa femme monte aussi à cheval, et une fois il avait provoqué sa chute. Je pense que c’est grâce à ça qu’on a pu passer dans la forêt ce matin. Au moment où les chevaux marchent devant les coupeurs de bois, nous n’arrêtons pas de leur dire merci à chacun des quatre, conscientes de ce que nous leur devons. Et aussi au chef. Merci beaucoup ; cinq fois deux : dix fois ! au moins mais plus encore je crois. Et eux se rengorgent, fiers, devant nous, les femmes sur les chevaux.

 

Nous avons eu en commun le sens des animaux, de la forêt. Les animaux ont leur place dans la vie des hommes.

La balade peut continuer, la forêt est à nous, nous triomphons. Ophélie est contente car son cheval est passé tranquille. Dépassée, notre peur. Nous n’avons pas capitulé et nous avons réussi. Nous étions tous en accord et contents de nous tous. Dans forêt il y a forts.

 

En hommage à la forêt suisse ou équatoriale et aux 58% d’espèces d’animaux disparues récemment à cause de l’homme, aux réfugiés en Suisse, et à la Suisse qui les accueille comme aux chevaux qui nous accueillent sur leur dos. Etc.

 

En arrivant à Eveneg

En arrivant à Eveneg, Tica prit le temps de se détendre et de regarder autour d’elle. Elle se trouvait sur une hauteur , entourée d’arbres, c’était un des Anciens cimetières  de la Ville d’Eveneg. Consacré au Saint qui chevauchait un coursier et combattait un dragon dans la religion des chamanes d’Eveneg, ce lieu ne faisait pas peur, mais il était empreint de solennité. Elle avança encore parmi les tombes descellées dans la verdure, les monuments disposés au hasard. Certains au soleil, avaient été choisis, paraît-il par les défunts prévoyants eux-mêmes avant même leur décès. Ces gens se regroupaient par famille dans une « caveau » dans leur orgueil de voir leur corps empoisonner la Terre mère pour l’éternité. Heureusement que la civilisation de Ti était plus lucide. Dérisoire illusion de l’homme qui croit survivre dans un tombeau, mais se bat ainsi contre la mort et pour la culture. Sans la mort nous n’aurions pas d’art, pas de littérature, pensa Tica, à quoi bon la création de souvenirs si nous vivions pour toujours. La mort est un mal nécessaire se récita-t-elle.

Plus loin, au bout de la forêt, Ti découvrit à ses pieds un immense serpent. C’était une rivière au fond de la vallée, une rivière sale de boue ocre, de branchages arrachés et de feuilles hachées. Il y avait eu un orage de grêle quelques jours avant et cette rivière descendant de la montagne, avait emporté les restes des feuillages malmenés. Quel gâchis pensa-t-elle. On était en l’an 3000 et les forêts et la Terre mère, la Pachamama, étaient devenus sacrées depuis au moins cinq cents ans, depuis que l’espèce avait failli disparaître de la surface terrestre. La verdure était protégée, il fallait la sauvegarder, la moindre cueillette était codifiée. Comme les animaux. Il y avait eu une grande crise. Les hommes et les femmes d’avant étaient stupides comme des enfants. Non, pire que des enfants, car les enfants savent le vrai prix des petites choses. Les adultes d’Avant -on les appelait les Stupides, c’était le nom que la postérité avait attribué à cette époque maudite- jouaient avec la vie des pères Eléphants, les massacrant tout vifs pour leur arracher leurs défenses… une telle barbarie est-elle co-imaginable ? Ti en éternua de dégoût. Ils faisaient pareils avec les Pères rhinocéros… Ces Stupides, ils emballaient le moindre minuscule morceau de nourriture saine dans des sacs « p…plastuques », le vrai nom était « plastic » mais il était devenu tellement dégoûtant qu’on n’osait pas le prononcer, pire que le mot pute, les sacs qui avaient asphyxié les mers, les sols et les organismes vivants dont ils colmataient les intestins. Et les gonades dont leurs produits chimiques modifiaient le pouvoir reproducteur. Ces Stupides étaient fous car ils savaient tout le mal que faisaient les Pplastuqes.

En avançant dans ce bois de l’ Itâb, sa vue se déagagea et elle vit le lieu sauvage  but de son pélerinage : la Conjonction, la hiérogamie de la rivière Evra et du fleuve Enohr le majestueux, bleu comme le lapis lazuli. Et ses eaux sacrées lavaient la boue de l’Evra. Les deux cours s’unissaient et ressortaient plus larges.

Elle respira.

Quel matin. L’espèce humaine a failli disparaître il y a mille ans. Elle s’était consacrée en secret au fleuve Enohr depuis sa naissance. Née auprès de lui, elle avait remonté son cours pour découvrir sa source. Mais comme tous les fleuves, sa source est multiple. Tous les grands fleuves ont une origine obscure, le Lin, l’Enozama commencent par des deltas infimes. L’odeur de la terre mouillée et des branches lui fit venir une bénédiction aux lèvres. Eveneg, plaisir d’Eve, pensa Tica.

L’ Atelier des Sources du Capricorne littéraire

Bienvenue à l’Atelier des Sources, tenu par le Capricorne littéraire, Catherine Tuil-Cohen à Genève. Blog et Atelier parce que l’écriture se travaille. Des textes pour réfléchir,  des textes pour rire, pour avoir envie, pour se comprendre, pour donner envie de lire et d’écrire. Pour être vivant.

Welcome to the Springsworkshop. Willkommen zu dem Atelier der Quellen.